De l’abord des mondes spirituels

L’objet de la partie ésotérique de l’anthroposophie, enseignement donné à partir de 1902, est la description des mondes supra-senbles, de leur action sur le monde des sens, du rôle de l’Homme dans ces deux mondes et de son initiation. Cette oeuvre est le résultat d’une investigation appelée « clairvoyance », capacité d’organes spirituels  existant au moins à l’état latent en chacun.
Par rapport à la partie philosophique de l’anthroposophie, la clairvoyance, but partiel de l’initiation, est l’extension du champ perceptif au non perceptible par les sens physiques, ainsi que l’acquisition de la partie conceptuelle correspondante. La pénétration dans la monde supra-sensible est reliée de deux façons au monde de la pensée. D’une part l’individu, en vivant la pensée intuitive, est déjà capable de perception dans le monde supra-sensible ou spirituel: ce vécu, contenant également les catégories du sentiment et de la volonté,  peut alors impliquer la poursuite de la pénétration dans le spirituel devenant perceptible. D’autre part la philosophie on tant que science des idées, débutant sous sa forme intellectuelle chez Thalès, est pour ainsi dire arrivée à son terme: les nouvelles idées, les nouveaux concepts s’épuisent, et l’humanité devrait s’élever vers ce qui est au-delà des idées et concepts qui appartiennent dans une certaine mesure au monde physique.
Parmi les conditions nécessaires à l’acquisition correcte de ce pouvoir, on peut relever la prise de connaissance chez l’adepte de la description du monde spirituel, l’absence de préjugé via à vis de cette description  ainsi que la patience dans l’attente des « résultats », le tout dans le respect absolu de le règle d’or du véritable occultiste, interdisant à l’adepte l’exploitation des connaissances acquises à des fins égoïstes, pour asservir ses prochains dans le sens du mal. Cette règle d’or est: « Si tu essaies de faire un pas en avant dans la cognition des vérités occultes, alors fais en même temps trois pas en avant dans le perfectionnement de ton caractère vers le bien. »
Les mondes abordés par l’adepte lui étant inconnus au départ, celui-cl est assailli de façon naturelle par la peur, sentiment qu’il doit combattre pour s’en débarrasser dans une certaine mesure.  Celui qui a décidé d’entreprendre le « travail » pour acquérir ce pouvoir, ne doit en aucune façon abandonner sa vie de tous les jours, ses tâches quotidiennes; ce travail exige une prise de conscience très lucide du monde des sens, une maîtrise constante de toutes ses facultés intellectuelles, et l’exclusion de toute rêverie. Une observation aussi précise que possible du monde physique doit être entreprise, et tout usage d’une clairvoyance dans un état dit second est formellement à proscrire, ainsi que l’usage du rêve ordinaire en tant qu’ouverture vers le supra-sensible. Mais le rêve peut, grâce au travail ésotérique, mener l’adepte à y distinguer une simple réminiscence de la vie quotidienne – ce qui serait le cas pour ceux n’ayant pas développé leurs organes spirituels – don marques du monde supra-sensible, ce qui constituerait un début de pénétration dans le monde spirituel, une sorte de premier degré dans la nouvelle conscience. Steiner insiste sur l’aspect négatif de l’usage de la seconde vue dans l’acquisition des connaissances des mondes spirituels, « vue » qui n’eut qu’un vestige d’un pouvoir atavique ne faisant pas partie d’une perception lucide des mondes spirituels. Cette faculté d’une clairvoyance dans un état de lucidité amoindrie avait sa justification dans le passé, mais constitue de nos jours un phénomène anachronique; et c’est à ce titre-là que Steiner la rejette. Mentionnons à ce propos les contes populaires – ceux des frères Grimm plus particulièrement – qui sont une transcription dans un langage symbolique de certaines expériences du spirituel, expériences qui faisaient partie dans les temps très reculés du patrimoine de tous les hommes, mais qui n’existent de nos jours qu’à l’état de vestiges ataviques.
L’observation précise du monde des sens n’exclut pourtant pas des moments de recueillement pendant lesquels l’adepte s’isole par un acte de volonté des impressions extérieures, pour n’écouter que la voix des mondes spirituels en son for intérieur. Steiner précise que cette écoute n’a aucun rapport avec un mysticisme quelconque, chemin maladif ne faisant surgir qu »une bouillie de sentiments », chemin à rejeter comme d’ailleurs celui de l’ascétisme ou de tout autre agissement rendant l’Homme étranger à ce qui l’entoure. Une santé aussi bien corporelle que spirituelle est exigée de l’adepte, lequel, ne pouvant toutefois pas modifier son corps, doit au moins posséder la volonté de vivre sainement.
Len indications de Steiner relatives au « chemin » sont très nombreuses et détaillées; nous relèverons en ce qui concerne les généralités, la difficulté de certaines étapes plus qu’éprouvantes, la sensation d’une douleur dépassant tout ce que l’on peut éprouver comme peine dans le monde don sens, lorsque l’on vit à un moment donné l’erreur que l’on est soi-même, la rencontre-perception au seuil du monde spirituel du « gardien du seuil » qui n’est qu’une partie de l’individu son vrai moi revêtant ses faiblesses et suscitant en lui de la peine, du dégoût, de la honte et de la peur de ne pas pouvoir s’en séparer, et des sensations bouleversantes de sa propre perte dans le monde spirituel.
Tout cet enseignement de Steiner était donné sous l’axiome de sa non-ingérence dans la volonté d’autrui, en rejetant chez ses adeptes l’acceptation dogmatique de son enseignement.
Décrivons brièvement quatre degrés successifs (entre autres) dans la connaissance des mondes physique et spirituel. Steiner les nomme connaissances matérielle, imaginative, inspirée et intuitive, ces mots n’étant à prendre que dans l’acception précise donnée par le contexte.
La connaissance dite matérielle concerne le processus habituel au sein du monde des sens, processus que Steiner décompose en quatre composantes: l’objet provoquant une sensation sur les sens, l’image que l’on se fait de cet objet, le concept à travers lequel on parvient à saisir spirituellement une chose ou un processus, et le *moi », élément formateur de l’image et du concept après, l’impression provoquée par l’objet. Sur le vu de ce schéma, Steiner donne une idée du deuxième degré de connaissance, l’imagination, qui est la faculté de pouvoir provoquer des °images  » comme l’a fait l’objet physique lors de la connaissance dite matérielle, mais cette fois- ci en l’absence d’un tel objet physique. Steiner insiste à ce propos que personne ne pourra découvrir l’essence éternelle des choses sans s’être occupé el fond du périssable, donc du matériel  Mais dans le sommeil – l’âme séjournant alors dans le spirituel – aucune perception des mondes supra-sensibles ne sera donnée à l’ âme dans cet état, lorsque seule la connaissance matérielle aura été cultivée.
Le deuxième degré consiste en la suppression de l’objet et en le maintient des trois autres composantes, le troisième degré réside en la suppression et de l’objet et de l’image, le concept étant formé par le moi grâce à l’inspiration. Par analogie avec le monde des sens, l’imagination peut être rapprochée de la vue, alors que l’inspiration s’apparenterait plutôt à l’ouïe, ces « vue » et « ouïe » restant bien entendu dans un sens strictement supra-sensible. Faisons remarquer que dans le deuxième degré de la connaissance – l’imagination -, d’autres ‘impressions » que la « vue » existent, notamment celles pouvant s’apparenter dans le monde physique à des impressions de froid et de chaud, ou à des impressions gustatives ou olfactives. Ajoutons encore que l’inspiration – le troisième degré donc – est en fait la compréhension du monde de l’imagination, le deuxième degré: c’est en quelque sorte le langage muet des images.
Au quatrième degré de la connaissance – l’intuition -, seul le moi intervient: celui-ci se répand en tous les êtres pour s’identifier à eux, et la vie des choses dans son âme est cette intuition. Dans tout ce cheminement initiatique, le plus important d’après Steiner, est la perte de l’habitude de s’attendre à trouver sur son chemin » des objets analogues à ceux rencontrés dans le monde des sens, car le maintient de cette tendance de l’à priori provoque des confusions inévitables, les manifestations objectives du supra-sensible étant alors prises pour des créations subjectives et par conséquent rejetées.
Dans le monde spirituel, l’Homme n’est pas conscient d’un « avant » ni d’un « après », mais ce qu’il vit peut être suggéré par le mouvement cyclique. Tout point d’un cercle pouvant être pris pour son origine, cette image permet une approche du sentiment éprouvé dans les mondes spirituels où l’on ne ressent pas que l’on vit une durée déterminée, mais un mouvement cyclique, un cycle, dans lequel on perd le sens habituel attribué au temps dans une vie terrestre. Et un être qui n’aurait jamais abordé la Terre, qui aurait toujours vécu dans les mondes spirituels, n’aurait jamais l’idée d’un commencement ou d’une fin de l’Univers. Il n’aurait aucune raison de dire qu’il tend vers l’Éternité, car tout autour de lui est Eternité. Ce sentiment du cyclique apparaît à un moment donné de le clairvoyance Mais ce vécu de l’Etermité dans le monde spirituel engendre le désir du temporel, tout comme le vécu du temporel dans le monde des sens engendre le désir de l’Eternité.
De même la notion habituelle d’espace n’est plus valable pour celui qui pénètre dans le monde spirituel: alors que sur Terre on se sent placé en un certain point de l’espace en prenant conscience de ce qui est tout autour de soi, à un moment donné de la clairvoyance, à la place du sentiment « je suis ici, là-bas se trouve tel être », on ressent: « je suis cet être ». La sensation liée au spatial, se transforme donc en la sensation de « se-trouver-dans-l’être, et c’est par conséquent dans l’identification avec l’être que réside la prise de conscience de cet être.
Aux trois degrés de connaissance spirituelle correspondent trois « plans » spirituels, dans la même hiérarchie ascendante: l’imagination fait pénétrer dans le monde astral, l’inspiration dans le plan du Devachan inférieur ou plan mental inférieur, et l’intuition, dans le plan du Devachan supérieur ou plan mental supérieur. Mentionnons une caractéristique du monde dit astral, celui de imagination: tout y apparaît inversé par rapport an monde physique; le nombre 563 s’y manifeste en tant que 365, un sentiment de haine y apparaîtra émaner de celui auquel il est destiné, une sphère y est vue comme de son centre. Un désir relatif à quelque chose d’extérieur apparaît comme une entité allant vers celui qui désire. Les passions basses peuvent apparaître sous forme d’animaux ou quelque chose d’approchant, se précipitant sur l’individu: les passions de l’individu émanant vers l’extérieur apparaissent ainsi inversées en agressant l’individu lui-même. Le temps s’y déroule en sens contraire: l’effet précède la cause.
Ce monde est également celui que l’Homme aborde tout de suite après sa mort; pendant cet état dit de Kamaloka, il vit à rebours sa vie terrestre, mais vécu inversé: la douleur par exemple occasionnée à autrui est ressentie comme sa propre douleur.
La pénétration dans le Devachan – ou monde spirituel, celui de l’esprit, et donc distinct du monde astral qui est celui de l’âme – est caractérisée par la sortie de l’Homme de lui-mêrne, état dans lequel il se fait face en quelque sorte, dans un monde sonore venu s’ajouter au monde des images. Steiner attribue la dénomination pythagoricienne « musique des sphères » à ce monde précisément.
Il est nécessaire de citer une distinction fondamentale faite par Steiner, rétablissant un concept aboli par la dogmatique du Concile de Constantinople de 869: en face du monde matériel, Steiner ne distingue pas un supra-sensible unique mais double, exprimant la distinction à l’aide des termes « Seele »/âme et « Geist »/esprit; nous traduirons donc « Seelenwelt » et « Geisterland » respectivement par « monde de l’âme » et « monde de l’esprit » ou à la rigueur monde spirituel, ce dernier terme pouvant également désigner le supra-sensible en général. Le monde do l’âme est alors le monde astral, et le monde de l’esprit, le Dévachan inférieur ou supérieur.
La *matière » ou la « substance » du monde de l’âme est constituée par les désirs, les souhaits, les penchants, les forces d’impulsion, tandis que celle du monde de l’esprit est semblable à la pensée. Vu ces distinctions reportées sur l’Homme, Steiner a dénoncé à plusieurs reprises le remplacement de cette vision duale de l’entité humaine supra-sensible par la notion unique de l’âme aux propriétés relevant du rationnel et de l’intellectuel – « unam animam rationalem et intellectualem » -, proclamée par le 8ème Concile de Constantinople.

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