UTOPIES ET REALITES

Un livre (*) vient de paraître avec ce sous-titre étonnant :

LIBERTE. EGALITE. SALAIRE DE VIE.

Deux auteurs l’ont signé : G.Werner et A.Goehler.

Le premier, co-directeur de la chaîne de magasin DM, avec 30.000 salariés, s’indigne depuis des années, d’une fiscalité injuste et souvent inefficace, vu les dépenses inadéquates, voire aberrantes. D’où son initiative d’instituer un « revenu de base pour chacun », un « salaire de vie ».

Adrienne Goehler est Sénatrice de Berlin, ex-directrice de l’Ecole supérieure de Hambourg et toujours présidente de plusieurs organismes sociaux ou culturels.

Après maints débats publics sur le revenu de base inconditionnel, les deux auteurs très engagés, ont décidé de publier le présent ouvrage qui, après un bref historique, étudie toutes les dimensions sociétales de l’idée d’un revenu minimum vital, et ensuite présente en détail les réalités vécues là où ce revenu se trouve d’ores et déjà passé dans la vie quotidienne : Inde, Brésil, Zambie, Namibie ainsi que la faisabilité dans un pays européen.

Une idée.
Cependant, le livre ne se veut ni panacée, ni promesse, mais proposition d’une idée et de tout le potentiel qu’elle porte. Un aperçu de l’évolution historique de l’idée nous emmène depuis Sparte jusqu’à nos jours en passant par les principaux penseurs et utopistes dont Thomas More (1548, Utopia), Ch. Montesquieu (1748), Ch. Fourier (1836), J. Stuart Mill (même époque) et enfin J. Rifkin et Milton Friedman. La position de Montesquieu est citée en bonne place : l’Etat doit à tout citoyen le minimum vital, nourriture, vêtement, logement, éducation et soins de santé.

Réalités.
L’analyse du rôle précurseur à partir de 1983 de la Grameen Bank (microcrédit) montre bien l’évolution d’une « culture de la méfiance » vers une « culture de la confiance ». Le taux de remboursement des prêts atteint 98% « plus élevé qu’en toute autre banque ». Résultats : « soulagement de la pauvreté, plus d’initiative personnelle, davantage d’activité professionnelle et de sens de la solidarité. »

En Zambie.
Cet exemple motiva une société zambienne (GTZ) en 2005, à démarrer un projet d’aide sociale par versement direct de l’argent aux intéressés pour « leur conférer du pouvoir (empowerment)…. Le système de cette aide fut un tel succès que le dernier gouvernement l’étendit à tout le territoire. »

Au Brésil.
L’un des plus vastes programme de social-cash-transfer (**) fut lancé au Brésil par Luis lgnacio Lula da Silva, aide appelée boisa familia, et accordée à toute personne ayant au moins un enfant à charge et ne dépassant pas cinquante euro de revenu mensuel. Depuis 2003, ce sont 12,8 millions de familles qui sont secourues, à condition d’accepter certaines obligations : examens médicaux, vaccinations, scolarisation et alphabétisation pour les adultes illettrés. Le Brésil compte 182 millions d’habitants. Le total des aides se monte à 0,3% du PIB Si besoin est, cette aide peut être allouée à vie. Pour l’Etat donc, les dépenses sont minimes, mais les résultats sur le terrain sont considérables. La pauvreté absolue a reculé, passant de 34 % en 2002 à 23 % en 2005; plus de un million d’emplois se sont créés par an, dont les deux tiers avec un statut reconnu ; les autres, informels, … et un impact très important sur l’économie locale entraînant notamment l’augmentation générale des salaires. Personne n’est plus sous pression pour devoir accepter, par nécessité vitale, un salaire indigne ou un travail au noir. Et ce revenu de base favorise notablement la mobilité des travailleurs, par exemple pour prendre le bus et travailler sur les fermes éloignées. Le système boisa familia est cependant encore loin d’avoir pris toute l’extension d’un revenu inconditionnel, qui faciliterait le mode d’attribution de l’aide, diminuerait les frais de fonctionnement et supprimerait les lourdeurs bureaucratiques.

Projet-pilote en Namibie.
La Namibie compte deux millions d’habitants pour une superficie de plus de deux fois celle de la France. La Namibie, pays immensément riche en matières premières, connaît pourtant la pauvreté la plus extrême et les inégalités sociales les plus criantes : 90% des familles n’ont aucun revenu régulier. Depuis 1989, le pays est sous l’autorité de la SWAPO (***) qui tente de lutter contre cette pauvreté et a donc créé une commission ad hoc. Celle-ci a rendu son rapport stipulant que « le moyen de loin le meilleur de lutte contre la pauvreté et pour l’équité serait d’allouer un revenu de base universel ». Ce rapport resta lettre morte. Un homme pourtant a su en saisir l’opportunité : le pasteur de l’Eglise évangélique-luthérienne Zephania Kameeta, un ami de l’archevêque Desmond Tutu, « et tout aussi fort par son assurance, son charisme et sa détermination ». Théologien de la Libération, il avait siégé dix ans au Parlement en tant que vice-président, avait ensuite repris le ministère paroissial et, devenu évêque de son Eglise, en 2002, a créé une « coalition sociale » en vue d’instaurer le Basic Income Grant (BIG, octroi d’un revenu de base). Cette coalition composée du Conseil Interconfessionnel des Eglises, des syndicats et d’une fédération d’ONG, est soutenue également par la Mission Evangélique Unie d’Allemagne. Le choix de l’endroit pour le projet-pilote s’arrêta sur l’agglomération d’Otjivero-Omitara qui satisfait aux critères politiques des Homelands (multi-ethnicité). Localité très isolée, elle se caractérise par le taux de chômage, d’enfants sous-alimentés, la fréquence du sida et le nombre de familles mono-parentales. En été 2007, les responsables réunirent la population sous l’arbre à palabres. « Nous nous disions : Si le BIG peut apporter du changement ici, ce sera possible partout ailleurs. Car nulle part ailleurs, on ne trouvera une situation pire qu’ici ». (Un porte-parole) L’évêque Kameeta explique, motive, harangue … laisse parler son coeur …. Mais le doute persiste. « C’est un conte de fées », disait-on. Car on avait connu trop de mensonges et de déceptions dans le passé. Le projet fonctionna un peu comme la boisa familia au Brésil. Mais ici, la population se choisit un comité d’élus représentant tous les âges et toutes les ethnies : dix-huit personnes plus le chef. Tout le déroulement fut suivi par des experts. Les résultats se basent également sur des statistiques médicales et des rapports de police.

Résultats.
En février 2010, Adrienne Goehler et Peter Damann, photographe, viennent sur place et constatent les effets du projet BIG: -« Il n’y a plus aucun cas d’enfant sous-alimenté. Auparavant, il fallait en hospitaliser trois à quatre par mois. L’état général de santé s’est amélioré énormément » – « 90% des enfants sont scolarisés et 90% des parents paient l’écolage » – « Auparavant, 76% des ménages se situaient en-dessous du seuil de pauvreté. Ils ne sont plus que 36% » – « Les initiatives de coopération se multiplient : achat collectif de chèvres, six femmes ouvrent un atelier de couture, d’autres un atelier de cuisine, d’autres achètent ensemble des poules » – « Les femmes deviennent beaucoup moins dépendantes des hommes, économiquement et sexuellement » -« Le nombre de vols a diminué. Aucune augmentation de l’alcoolisme ». Et aussi, les gens se font plus confiance entre eux. L’économie locale connaît une forte activité. Les maisons, les jardins et le village, tout est dans un bel état de propreté. Les faits parlent d’eux-mêmes Tirez-en les conclusions.

(*)Titre du livre : 1000 euro für jeden. Non traduit, éd. Econ 2010. – (**) Aide sociale donnée en espèces. – (***) SWAPO : South-West Africa People’s Organisation.

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